Bad boys de Varanasi ?

Lever 5h30, on doit prendre le bateau pour assister à un coucher de lune (qui est pleine ici) et un lever de soleil sur le Gange, événements que nous avons partagés avec deux touristes chinois, et une thaïlandaise. Nous avons mis deux heures, notre rameur n’était pas bien réveillé, il baillait bruyamment et comme il mettait sa main devant sa bouche, cela lui faisait à chaque fois lâcher une rame. Et puis y en avait du trafic touristique à 7h sur le Gange… une heure très prisée pour l’activité qui se révèle le long de ce fleuve sacré.

On voit des brahmanes faire des pujas (des cérémonies rituelles pour célébrer une divinité, ici le Gange), des gens faire leurs ablutions quotidiennes, laver les vaches, d’autres laver le linge, d’autres encore, vendre des fleurs ou des bougies votives, même des CD et DVD, boissons, poupées russes à l’indienne (Gaelle a vu quelque chose dans un bateau et essaye d’expliquer : c’est des poupées indiennes qui s’emboîtent les unes dans les autres comme des poupées russes , enfin on suppose parce qu’on les a pas vues séparées, déboîtées quoi) )…On voit aussi des corps flotter tranquillement. Comment ils n’ont pas été brulé ? Et non, les saddhus( hommes saints), les femmes enceintes, les enfants ,les lépreux et les personnes ayant été mordues par un cobra ne sont pas brûlés : les saddhus parce qu’ils n’appartiennent à aucune caste, les lépreux parce que la fumée de leur crémation risque de contaminer les personnes qui respirent autour, les femmes enceintes parce qu’elles portent un enfant, les enfants parce qu’ils sont innocents, et ceux qui ont été mordus par un cobra , parce que le cobra est un animal sacré de Shiva et qu’ils sont donc déjà « libérés ». On voit aussi des bagarres entre familles , nous explique notre rameur , qui a à peu près compris l’histoire en matant la scène, une bagarre violente entre des frères de famille différentes. Le bateau est revenu à bon port et nous aussi. Ensuite nous avons passé un bon moment à la gare des trains, mais pas trop parce qu’on commence à savoir lire la grille des horaires et à demander le trajet que l’on veut exactement. Alors on veut 2 allers pour Vanarasi-Khajuraho , 1 retour pour Khajuraho-Dehli et 1 retour pour Khajuraho-Chennai. Et oui , nos routes vont se séparer bientôt, dans 15 jours , si Klara n’arrive pas à prolonger son séjour . Et vu les désagréments des transports bondés, on préfère s’y prendre à l’avance, quitte à annuler si les choses changent. Pour le retour sur le ghat, on s’est débrouillées comme des chefs. En négociant durement notre retour à 40 Roupies…On retrouve S., au Burning Ghat, il nous emmènera le soir encore sur les bûchers de crémation. On le découvre un peu plus tous les jours, maintenant on sait qu’il a un bateau qu’il laisse à quai, juste derrière la petite échoppe de tchai rose. Et qu’il y dort souvent. Son nom est de notoriété publique tout le long du burning ghat, alors c’est vrai que personne ne nous embête. Il fait partie des « locaux » (local people). S’il est un « bad boy », comme il dit, c’est juste qu’il n’est pas un rigoriste de la religion hindoue : il fait la fête, boit de l’alcool et fume des cigarettes. Et puis, comme tous les hindous, il fume de la « Grass », une plante qui pousse par ici mais qui n’est pas de la Marijuana, ni du Bang (qui ne peut pas se fumer, que se mélanger à la nourriture). Il a 23 ans, à peu près comme son copain R., que nous avons croisé la veille et qui nous a expliqué comment fonctionnait le ghat. Le ghat est une grosse entreprise, comptant entre 200 et 300 personnes (des plus basses castes), rien que pour décharger le bois des crémations, parfois plusieurs tonnes par jour, coupé dans la jungle et qui arrive par bateaux ou par camions. Aux abords du ghats, des tas de bois de plusieurs mètres habillent le moindre recoin. En chemin, Klara croise le laitier du quartier. Elle le questionne sur son activité. Il a 20 vaches (type buffalo) , qui ne lui donnent en ce moment que 50 litres par jour car elles sont toutes enceintes, mais les petits vont naître le mois prochain et le lait recommencera à couler à flots… En attendant, il vit probablement des saddhus qu’il héberge avec les vaches dans son étable, ainsi qu’il l’explique tout en proposant à Klara (qui refuse bien évidemment) un peu de leur production locale, qu’ils n’ont parait-il pas leur pareil pour faire de leurs petites mains spirituelles à l’intention des touristes. Pour les locaux, nous explique S., tout est légal et disponible dans de petites échoppes sous contrôle du gouvernement indien avec des prix dix fois moindres…Nous passons un moment devant les braises, puis, une fois éteintes, re- buvons du tchai.

La vie ici suit son court, avec la mort au milieu de tout cela, sur les braises dorment des vaches, des chiens, au milieu des bouses on pose les brancarts de bambou sur lesquels les corps sont simplement posés , entourés d’un linceul blanc pour les hommes, d’un sari de couleurs pour les femmes. L’ambiance est étonnamment sereine. Pas de places pour les pleurs, les femmes sont donc interdites ici , car leurs larmes empêchent l’âme des morts de partir.. nous assistons, depuis la petite boutique à tchai, à la préparation d’un corps entouré d’un sari coloré que nous avons vu déposé à la poupe d’une barque. Il est ficelé à une pierre qui fait la taille de son dos. Une femme enceinte, qui n’est jamais brûlée. Un brahmane en fait le tour avec un peu de feu, lui découvre la tête, l’arrose d’eau du Gange, puis la barque part, avec quelques hommes de la famille et le boatman et le brahmane. C’est la nuit, les habituelles petites bougies du Gange flottent en scintillant le long des ondes du courant. La barque pour arriver à peu près à mi-chemin de l’autre rive aura dû traversé un embouteillage de barques de touristes…Là le brahmane se saisit du corps et de la pierre et le jette dans le Gange en le faisant glisser. Sur le chemin de l’hôtel, sous un bateau, nous retrouvons le saddhu que nous avons vu flotter le matin même, ses fesses entourées d’un linceul blanc toujours offertes à la surface, la tête et les épaules se laissant deviner sous quelques dizaines de centimètres. Juste à côté de lui, l’assemblage d’une perche de bambou et d’une guirlande de fleurs disposée en demi-cercle autour d’un de ses sommets forme un trident inopiné et surprenant…