Le Gange : en attente d’un miracle ?

Le professeur Mishra, Mahant du Sankat Mochan Mandir, ne se consacre plus qu'aux enseignements spirituels. Le programme de dépollution du Gange qu'il a mis en place? Il n'en parle même plus!

Une femme rend hommage au Shiva lingam qui surplombe le Gange, elle tient à la main un petit sac empli d’eau du Gange…

Le 31 mai 2011, la Banque Mondiale annonçait le versement d’un milliard de dollars pour la dépollution du Gange. Cette somme, promise depuis fin 2009, est une ultime chance pour tenter de sauver un fleuve en voie d’asphyxie.

 

Le Gange est pollué. Le problème n’est pas neuf, certes. Il revient, régulièrement, à la une des actualités, à la faveur des promesses gouvernementales, des aides internationales et des actions des ONG. Mais il est de plus en plus gros. Le fleuve sacré fait aujourd’hui face à une pollution extrême, qui met en péril la biodiversité et la durabilité de son environnement. Le Gange représente 25% de toutes les réserves en eau de l’Inde, qu’il sillonne sur 2525 kilomètres. 400 millions de personnes vivent sur ses rives. Il charrie depuis sa source, au nord-ouest de l’Himalaya, jusqu’au golfe du Bengale, près de 2 milliards de litres d’eaux usées. Nul besoin de grandes études ès microbiologie : eaux souillées rime avec risque pour la santé ! D’autant que le fleuve charrie aussi  carcasses d’animaux et  dépouilles humaines, qui en se décomposant relarguent les bactéries pathogènes contenues dans leurs intestins (des colibacilles fécaux).   Rien d’étonnant à ce que son delta, le plus grand du monde, soit aussi le réservoir mondial historique du choléra. Même si pour la plupart des indiens, le Gange continue d’être sacré, donc propre. Dans ce pays où  « tout est possible » (comme le dit le diction populaire « Sab Kuch Milega »), la foi l’emporte sur la science, et il est bien difficile d’agir. A moins d’être un Mahant (grand prêtre) comme Veer Badhra Mishra, du Sankat Mochan Mandir, le grand temple d’Hanuman à Vanarasi. Lui qui fait ses ablutions rituelles tous les matins dans le Gange depuis  plus de 72 ans, refuse publiquement de boire la traditionnelle gorgée d’eau. «  Il faudrait être aveugle ! » ironise-t-il…en connaissance de cause.

Entre corruption et incompétence

Car en plus d’être prêtre, Veer Badhra Mishra est ingénieur du génie civil et a longtemps été professeur d’hydrologie  à l’Université de Bénarès. Au début des années 1980,  avec des amis, et bien avant que l’on ne parle de programmes gouvernementaux de dépollution, il a monté un laboratoire d’analyse, puis une ONG,  la Sankat Mochan Foundation (SMF) en 1982, afin d’ informer les gens de la réalité de la pollution du fleuve. Il a ainsi montré que la teneur en colibacilles fécaux explosait toutes les normes de salubrité, avec des records prévisibles aux drains de déversement des égoûts de la ville.  Et démarré un  combat pour la réhabilitation du Gange qui a probablement contribué au lancement du  programme gouvernemental de dépollution du fleuve : le GAP (Ganga  Action Plan)  initié en 1986.  Cet ambitieux programme de dépollution, déjà soutenu en son temps par la Banque Mondiale,  intégrait la mise  en place de pompes à déchets aux points de relargage des ordures, des centrales de retraitement des eaux usées, ainsi que l’installation de toilettes publiques et de crematorium électriques. Dans les faits, il semble avoir surtout existé sur papier et servi  à emplir les poches des responsables politiques  chargés de sa mise en œuvre.  De plus, le peu de choses réalisées   ne tenait   même pas compte de deux problèmes majeurs en Inde dans le bassin gangique : la mousson et les coupures électriques. Une solution intelligente, proposée par la SMF et l’Université de Berkeley (USA) consistait-elle par exemple à utiliser la gravité plutôt que l’électricité pour acheminer les eaux usées de Vanarasi à la centrale de retraitement via un ingénieux système de bassins communiquants?  Le gouvernement a préféré financer des modèles tout prêts de centrales fonctionnant  à l’électricité, inopérantes en cas de coupures électriques, et refluant leur contenu directement dans le fleuve en cas d’inondations… ou aux capacités bien trop limitées, à l’exemple de l’usine de retraitement de Kampur, ville réputée pour ses 400 tanneries et le chrome hexavalent qu’elles rejettent, qui n’a qu’une capacité de traitement de 9 millions de litres par jour,  alors qu’un responsable de la centrale lui-même estime le volume d’eau à traiter à 40 millions de litres par jour ! Autre exemple, la création très médiatisée, à Vanarasi,  d’un sanctuaire de tortues entre Raj Ghat et Ramnagar Stretch : les tortues supposées dévorer les restes des cadavres du fleuve ont bien vite été, comme cela pouvait être prévisibles, braconnées par ceux qui sur les rives meurent de faim ! Peu à peu, le GAP s’est délité dans l’absence de fonds pour poursuivre le programme. Tout comme la motivation du Pr. Mishra, ovationné à Rio en 1992, élu homme de la planète par   Time Magazine en 1999, et aujourd’hui quelque peu désabusé : depuis 2003, le site de sa fondation n’est plus tenu à jour ; le tableau  noir accroché à la porte de son laboratoire sur le Tulsi Ghat et censé relayer à la craie les résultats d’analyse de potabilité de l’eau du Gange n’a pas servi depuis longtemps. Parler de pollution du Gange, même, semble l’ennuyer profondément tant il élude poliment les questions. Difficile pour un saint homme de râler contre la bureaucratie indienne ?

La science à l’épreuve de la foi

Sous l’égide de la NGRBA (National Ganga River Bassin Authority) spécialement créé fin 2009, le milliard de dollars promis par la Banque Mondiale pour ce nouveau programme sera-t-il mieux géré ? Dans les faits, cette somme, qu’il aura fallu un an et demi pour débloquer, se répartit entre les deux instances constitutives de la Banque Mondiale :  un don de 200 millions de dollars de l’Association Internationale pour le Développement (IDA)  et un prêt à faible taux d’intérêt  de 800 millions de dollars de la Banque Internationale pour la reconstruction et le développement (IBRD). Un « Centre de Connaissances du Gange » a par ailleurs été créé pour établir un état des lieux, et probablement  aider à constater l’avancement effectif des travaux … Au programme, nettoyage du fleuve et mise en place de programmes de conservation. Comme à Patna par exemple, l’une des villes les plus polluées du fleuve, où un projet de promenade  plantée de 6km de long, vient d’être agréé par la NGRBA. Il n’est pas sûr que ces ambitions largement médiatisées déjoue le « à quoi bon » de tous ceux qui continuent de croire que le Gange est un fleuve sacré que purifie  Shiva  et/ou ne se sentent pas impliqué dans les programmes gouvernementaux  (au cours d’une réunion publique menée fin septembre 2011 à Vanarasi, l’activiste écolo Rajendra Singh  a d’ailleurs dénoncé l’échec de la NGRBA à impliquer la société civile dans les programmes de dépollution   ( article du Times of India du 22/09/2011 ) : tout ici est si fortement empreint  de religieux que le gouvernement n’ose même pas prononcer les mesures élémentaires  de protection des populations … Déclarer l’eau du Gange non potable, voire même interdire aux hindous de s’y baigner ? Impensable au risque de déclencher des émeutes dignes des guerres de religion ! De même, la régulation des crémations qui continuent de se dérouler comme le veut la tradition, à l’air libre… ou de toute autre pratique religieuse telle celle qui consiste à jeter dans le fleuve des couronnes de fleurs bénies par les brahmanes des temples ou   d’y faire flotter de petites bougies  en paraffine (dérivé d’hydrocabures ) …   Sans parler bien sûr du trafic fluvial des bateaux à moteur ! Si l’on peut concevoir que Shiva soit capable de « retraiter » les pêchés des fidèles qui s’y baignent, il est difficile d’admettre qu’il élimine aussi les microbes, les  effluents toxiques des industries pharmaceutiques de Hrishikesh ou des tanneries de Kampur, la dioxine des cendres de tous les bûchers de crémation de Vanarasi, et les divers plastiques, résidus de lessive, et autres détritus qui y plongent. Mark Twain au siècle dernier disait qu’aucun microbe digne de ce nom ne pourrait survivre dans les eaux du Gange : on ne peut pour l’heure que s’étonner de ce qu’il n’y ait pas plus d’épidémies de choléra ! C’est peut-être bien là que l’on  pourrait parler des miracles du Dieu Shiva !

 

Clara DELPAS

 

Paru dans Novethic le 30/11/2011