Le lithium, l’or gris des Andes , se fait attendre

Paru sur le site de Science Actualités en janvier 2011

A l’heure où le pétrole se raréfie, le lithium, matière première des batteries des voitures électriques, apparaît comme une ressource prometteuse. Reportage en Bolivie où se trouve la majeure partie des réserves…

En plein Altiplano bolivien, bordés par la cordillère des Andes, le Salar de Uyuni, et son prolongement, le Salar de Coipasa ressemblent à de vastes étendues neigeuses. Visible depuis les satellites, leur blancheur envoûtante n’est pourtant pas liée à la présence de neige, bien que l’on soit ici à plus de 3500m d’altitude : comme leur nom le suggère, ces déserts blancs sont des déserts de « sels »… Et, plus qu’une curiosité géologique ou une attraction touristique, ils sont une richesse potentielle pour la Bolivie. En effet, ces salars sont riches en divers minéraux tels que le chlorure de sodium (sel de table) ou le borax qui y sont exploités depuis longtemps, simplement par ramassage de surface. Dans les années 1970, des sondages réalisés par ce qui s’appelait l’ORSTOM (aujourd’hui l’IRD), ont révélé qu’à quelques mètres de profondeur à peine, le salar recelait des saumures particulièrement riches en lithium.

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Les enjeux du lithium
Le lithium, ce métal mou présent ici sous forme de sels, offre une capacité d’accumulation des charges électriques telle qu’il entre aujourd’hui dans la composition des batteries de la plupart des appareils modernes. Saviez-vous par exemple que la batterie de votre ordinateur portable en contient probablement l’équivalent d’une huitaine de grammes ? Téléphones portables, lecteurs de MP3 ou appareils photographiques numériques ne seraient pas non plus qu’ils sont aujourd’hui sans l’autonomie énergétique que leur confère les batteries au lithium… Rien d’étonnant à ce que le lithium ait conquis depuis le début les développeurs des véhicules électriques : il suffit de 2,7kg de lithium pour fabriquer une batterie de 24kWH permettant de faire rouler une voiture pendant 5 ans, à raison de 160km entre deux recharges …En ces temps de pénurie de pétrole, le lithium andin a de quoi attirer toutes les convoitises. Car il « suffit » de forer quelques mètres sous le salar et de faire sécher les saumures pour obtenir des sels riches en carbonate de lithium.

Les ressources boliviennes
Le lithium bolivien représenterait plus de 70% des réserves mondiales. Représenterait ? Le conditionnel reste de mise car on ne sait déjà pas combien il y a de lithium en Bolivie… Comment savoir combien il y en a à l’échelle de la planète ? Faute d’une évaluation précise des ressources géologiques et minières de la planète en général, et en Bolivie en particulier, les réserves de lithium fluctuent du simple au décuple selon les différents géologues : le Service géologique américain, l’USGS (United States Geological Service) (=>http://www.usgs.gov/) les a estimées à 9 millions de tonnes en 2006. Les experts du gouvernement bolivien (l=>http://www.evaporiticosbolivia.org) à plus de 100 millions de tonnes, selon les derniers forages réalisés à 300 mètres de profondeur fin 2009. Mais comment évaluer précisément une ressource …avant qu’elle ne soit exploitée… et surtout, sans consensus scientifique en la matière ! La question reste entière !

Point de repère: des réserves difficiles à quantifierSelon Jacques Varet, conseiller du président du Bureau de Recherche Géologique et Minier (BRGM) et ancien directeur de la prospective et d'évaluation, il est pour l’instant impossible d’évaluer précisément les réserves de la planète. Il faudrait pour ce faire mettre en place « un GIER, Groupe Indépendant d’Experts sur les Ressources, sur le même modèle que le GIEC pour le climat ».
 Le lithium n’est pas une ressource fossile, ni un métal rare : il est associé à l’activité volcanique, et l’on peut l’extraire par exemple depuis les puits géothermiques. Il existe d’autres salars dans la cordillère des Andes ( notamment au Chili et en Argentine) , le long de la faille de San Andrea ( en Californie), dans la zone de collision de l'Asie centrale ( au Tibet et en Afghanistan) et dans certaines zones désertiques ( en Afrique de l'Est et en Australie) . D’autres gisements riches en sels de lithium que les salars existent, mais ils sont plus difficiles d’accès : le lithium est présent par exemple dans les gisements de mica, que l’on peut trouver un peu partout sur la planète, y compris en France  ou bien encore…dans l’eau de mer dont la teneur en lithium, estimée à 0,17g/m3, en fait une réserve de 240 000 milliards de tonnes !
Comme pour le pétrole, les expertises des géologues confortent les stratégies politiques de gestion des ressources, en influant sur les cours des minéraux. En juin 2010, l’annonce par l’USGS (financé par le gouvernement américain) de gisements importants de lithium en Afghanistan n’avait rien d’un scoop scientifique, puisque connu par le BRGM depuis la présence russe! Il s’agissait plutôt d’attirer de nouveaux marchés économiques avec des industriels étrangers, en montrant qu’il y avait là d’autres marchés que la drogue, et peut-être de faire pression indirectement sur le gouvernement bolivien pour qu’il négocie à la baisse l’exploitation de son lithium par les entreprises étrangères.
 Illustration audio: Y a-t-il du lithium en France ? (Interview audio de Jacques Varet, conseiller du président du Bureau de Recherche Géologique et Minier (BRGM) et ancien directeur de la prospective et d'évaluation)
Y-a-t-il du lithium en France? La réponse de Jacques Varet
[audio:ressourcesenfrance%3F.mp3]
« Le BRGM n'a pas été sollicité pour évaluer les ressources de lithium en France. Néanmoins, on sait qu'on a des ressources de lithium. Dans les formations plutoniques (granit) par exemple, comme le granit des Chassières, et plusieurs sites de granit dans le massif central où l'on sait que l'on peut produire du lithium, à partir de tous ces micas riches en lithium. Plus intéressant à regarder, le lithium que l'on peut produire à partir de fluides géothermaux contenus dans des roches dans des réservoirs profonds, en particulier le Trias, la couche sédimentaire la plus profonde, en Alsace, a des teneurs en lithium relativement élevées. Sans être aussi élevées que celles que l'on trouve dans les salars, ces teneurs peuvent permettre d'envisager des exploitations combinées de géothermie et de lithium. Une perspective considérée dans différents pays du monde, notamment aux Etats-Unis, à Salton Sea, en Californie, où une exploitation de géothermie permet de produire du lithium de cette manière là. »

Une exploitation en solo ?
Le 27 octobre 2010, la Bolivie a annoncé vouloir procéder seule à l’industrialisation de son lithium, pour « ne pas répéter la mise à sac des richesses » historiques de la Bolivie comme cela avait été le cas pour ses ressources en argent et en étain et a le même jour annoncé un investissement de 902 millions de dollars d’ici 2014 pour le faire.
Si l’annonce a, dans un premier temps, jeté un froid chez les industriels, tout le monde se doute bien que l’Etat bolivien ne possède pas cet argent … à commencer par le gouvernement lui-même, qui n’en est pas à un paradoxe près ! L’annonce, sans être une mise à pied définitive des étrangers, visait donc plus probablement à conformer les intentions du gouvernement à la nouvelle constitution adoptée par référendum début 2009, qui lui donne la pleine propriété de ses ressources minérales…
Un colloque international s’est d’ailleurs tenu peu après dans la capitale bolivienne. À La Paz, le 10 décembre dernier, les industriels du monde entier, dont ceux du groupe Bolloré, ont été invités par le gouvernement bolivien à engager rapidement des partenariats technologiques. Ils ont pu visiter l’usine pilote, initiée en 2007, pour un coût de près de 7 millions de dollars, qui vient tout juste d’entrer en service, révélant à quel point la production de batteries électriques boliviennes est encore une perspective lointaine…Gageons donc que les perspectives des industriels sur le lithium bolivien sont loin d’être bouchées !

10 ans de retard!

Paru dans Novethic en décembre 2010

La Bolivie a annoncé pouvoir approvisionner le monde en lithium pendant au moins 5000 ans. Et vouloir exploiter son précieux minerai seule. Le pays, qui accuse 10 ans de retard, aura du mal à se passer des industriels étrangers.

Les industriels japonais Mitsubishi et Sumitomo, coréens Kores, Hyundai et LG, finlandais European Batteries et français Bolloré et Eramet convoitaient depuis une bonne décennie le lithium bolivien. Et ils ont à première vue de quoi être déçus : fin octobre 2010, ils ont été renvoyés par l’État plurinational de Bolivie à l’horizon 2014-2015 pour d’éventuels partenariats ! D’ici là, la Bolivie a déclaré vouloir gérer seule l’exploitation de son précieux minerai. L’enjeu va plus loin que le seul marché de la fabrication des batteries au lithium, celles-là même que l’on trouve déjà partout, dans les téléphones portables, les ipods, les ordinateurs… mais qui devraient être amenées à se développer avec les voitures électriques. Pour la Bolivie, rester maître de ses ressources, c’est un défi à relever : sortir le pays de la « malédiction des matières premières » qu’il connaît depuis les Espagnols. Car malgré ses richesses minières considérables (argent, or, étain), la Bolivie reste l’un des pays les plus pauvres du monde.

10 ans de retard

Le lithium fera-t-il sa richesse ? Rien n’est moins sûr, car sur ce marché mondial qui a le vent en poupe, la Bolivie est loin d’être opérationnelle. Tout d’abord, parce que ce n’est qu’en 2008 qu’elle a commencé à vouloir exploiter ce métal léger et mou qui abonde juste sous la surface des lacs salés des Andes (les « Salar »). 10 ans après que le Chili voisin a commencé à le faire. Ce dernier en est d’ailleurs aujourd’hui le premier producteur mondial. Pour l’instant, la Bolivie ne dispose que d’une usine pilote, dont la mise en service était annoncée à la fin 2010, mais qui, en mai dernier, était encore en travaux ! Si Evo Moralès pronostique « une révolution de la matrice énergétique mondiale » avec le développement du lithium bolivien, il a aussi annoncé dans le même temps que la phase industrielle du projet n’était pas prévue pas avant 2014-2015. À terme, la Bolivie veut rattraper le Chili en produisant autant de carbonate de lithium, soit 40 000 tonnes. Près de dix fois plus que la capacité de l’usine pilote actuelle. L’État devra investir 900 millions de dollars pour développer une industrie compétitive en la matière. Or le financement de l’usine pilote, a déjà peiné à rassembler les quelques 7 millions de dollars nécessaires à sa mise en service… et il reste huit autres usines à construire pour l’extraction du carbonate de lithium et des autres composés minéraux susceptibles d’intéresser l’industrie chimique ou phytosanitaire (fertilisants) (acide borique, chlorure et sulfate de potassium).

À quel prix social et environnemental ?

Les ressources boliviennes en lithium ont beau être considérables (elles sont aujourd’hui estimées de 24 millions de tonnes par les géologues américains, à 100 millions de tonnes par les experts boliviens, soit 3 à 33 fois plus que les réserves chiliennes), l’exploitation du lithium n’est pas sans inquiéter les populations locales qui n’en retirent pour l’instant aucun bénéfice (1). L’activité minière de l’usine pilote ne génère pas en effet les emplois attendus, la petite centaine de mineurs employés étant des salariés délocalisés de la corporation minière de Bolivie (COMIBOL). Elle n’améliore pas non plus les infrastructures. L’électricité, acheminée à grands frais pour l’usine, se fait toujours désirer dans les villages alentour. Quant à son impact environnemental, habitants et ONG s’inquiètent des menaces qui pèsent sur la ressource en eau de la région, le Salar de Uyuni.
Dans cette zone déjà très désertique [le Salar est le plus grand désert de sel de la planète], on vit principalement de la culture du quinoa et du tourisme. De plus, l’usine pilote de lithium se situe non loin du fleuve Rio Grande, une proximité qui fait craindre une atteinte à la qualité de l’eau. En effet, pour l’instant, la seule solution envisagée par la COMIBOL pour le traitement des déchets miniers de l’extraction du lithium est de les déposer dans le lit du fleuve asséché lors de la saison sèche, en espérant qu’à la saison des pluies ils seront réabsorbés par les sols et réalimenteront le salar !

Comme le rappelle le vice-président de Chemetall, Tim McKenna, la compagnie américaine qui se partage, avec la compagnie nationalisée chilienne SQM, 70 % du lithium du salar de l’Atacama : « Au Chili, on a mis 15 ans pour atteindre des niveaux conséquents de production ! Et sans avoir les obstacles géographiques et logistiques que connaît la Bolivie ! » Car le pays n’a pas d’infrastructures adaptées ni d’accès à la mer. Vue sous cet angle, l’échéance 2014 paraît bien irréaliste. À moins que le pays ne décide de s’allier, finalement, l’aide conséquente d’industriels étrangers. Ils sont d’ailleurs déjà invités à La Paz le 10 décembre prochain, où un colloque sur l’industrialisation du lithium est organisé !

(1) Rebecca Hollender Jim Shultz « Bolivia and its Lithium » – Can the “Gold of the 21st Century” Help Lift a Nation out of Poverty? À Democracy Center Special Report [mai 2010]

(2) http://www.litiobolivia.org/en.html