Héparine, un médicament à scandales !

(Paru dans Alternative Santé – L’impatient en février 2011)

Affaire de la vache folle en 1996 et importations sauvages depuis la Chine ont placé l’héparine au cœur d’un scandale sanitaire et humain. En cause, le laxisme des laboratoires pharmaceutiques à sécuriser leurs processus de fabrication, l’inertie des gouvernements à faire respecter les mesures sanitaires et l’inconscience de certains scientifiques !

Découverte en 1916 dans le foie de bovin, l’héparine est une substance anticoagulante : elle permet d’éviter la formation de caillots sanguins, ainsi que les complications circulatoires. Ses nombreuses indications en font depuis longtemps l’un des médicaments phares du groupe Sanofi-Aventis 1qui la commercialise sous le nom de Lovenox  : elle est utilisée notamment dans le traitement et la prévention de thromboses veineuses mais aussi de l’embolie pulmonaire en phase aiguë ou de l’infarctus du myocarde.

Boyaux de bœuf chinois …

On trouve l’héparine chez la plupart des mammifères, dans tous les organes richement vascularisés tels que le poumon et l’intestin. Compte-tenu de leur facilité d’accès et de leur coût, les boyaux de bœuf ont longtemps été une source de choix de cette substance. Jusqu’en 1996, avec le scandale de la maladie de la vache folle, où on les interdit en Europe …mais pas en Chine ! Un constat lourd de conséquences pour le responsable de la sécurité biologique des médicaments de Sanofi-Aventis, Jacques Poirier : suite à son refus de cautionner cet approvisionnement chinois et malgré sa détermination à imposer des tests permettant de détecter la présence de tissus bovins éventuels dans les lots d’héparine, il a été mis au placard et licencié en 2003. Pourtant, en janvier 2002, la Chine avait fait l’objet d’une suspension par l’union européenne de produits d’origine animale destinés à la consommation humaine, en raison de graves lacunes sur les réglements de police vétérinaire. Une suspension qui visiblement ne concernait pas la fabrication de médicaments !

chondroïtine persulfatée ?

L’origine chinoise représente pourtant bien un danger pour les utilisateurs d’héparine : en 2008, un scandale éclate, avec les anticoagulants commercialisés par la société Baxter. 81 morts aux USA, 5 en Allemagne, et des centaines de cas graves, tous victimes d’un choc anaphylactique, une réaction de type allergique. Mais rien à voir ici avec les bovins : les lots d’héparine en cause contenaient simplement de la chondroÏtine persulfatée, une substance extraite de cartilages de différentes espèces animales, réputée avoir les mêmes effets que l’héparine …mais 100 fois moins chère et surtout potentiellement dangereuse ! «  Inventée » par une équipe de l’Iowa dirigée par une sommité de l’héparine, le Pr Linhard, selon les résultats parus en 1998, la chondroïtine sulfatée agit comme l’héparine. L’histoire dit que ce n’est qu’après leur publication que les chercheurs testèrent l’héparine sur des souris qui en moururent et que le résultat, faute d’avoir été divulgué de suite, n’empêcha pas l’Université de Shandong en Chine de déposer un brevet sur la fabrication de ce substitut, à partir de cartilages d’animaux, de peau de requin ou de crustacés, commençant à en expédier aux industries pharmaceutiques dans le monde entier   !

Ou boyaux de bœuf français ?

Les cas d’ESB continuent chez les vaches. 4 en France, en 2010. Leur nombre est toujours secret défense en Chine. L’impossibilité de tracer les médicaments en Chine, mais aussi l’augmentation rapide du cours de l’héparine de porc 2 ont conduit contre toute attente à un arrêté gouvernemental cet été réhabilitant le boyau de bœuf pour la fabrication de l’héparine bovine. N’y aurait-il plus de risques de contamination de l’agent infectieux du prion ? Ou aurait-on peur des médicaments chinois ?

Clara Delpas

1 Le Lovenox pour Sanofi-Aventis représente un marché de 3 milliards d’euros de chiffre d’affaires (2009) dont 60% à l’exportation aux Etats-Unis. Produit numéro deux du groupe, il en représente 12% des ventes …

2 L’héparine de porc est passé de 7euros par mega-unité en 2007 à 60 en 2010