Vers une « médecine environnementale » ?

Les 12 et 13 avril dernier, l’ARTAC  [1] organisait son troisième colloque international, avec des médecins et scientifiques du monde entier, autour du thème « la Santé des Enfants et de l’Environnement ». L’amorce d’une reconnaissance officielle des travaux visant à relier l’environnement et la santé ?

Genon Kensen de l’Alliance pour la Santé et l’Environnement, un réseau européen d’ONG qui vise à améliorer la santé grâce à des politiques publiques qui promeuvent un environnement plus propre et plus sûr, ne mâche pas ses mots : « l’exposition quotidienne à des produits chimiques “industriels” peut être nocive pour la santé. Les effets sur les enfants peuvent être le résultat d’une exposition maternelle avant et pendant la grossesse et après la naissance. » Dans la droite ligne de l’Appel de Paris, un manifeste lancé en 2004 par un groupe d’experts internationaux, les scientifiques continuent d’affirmer qu’un grand nombre des maladies actuelles sont causées par la dégradation de l’environnement…

Des maladies chroniques de plus en plus préoccupantes

Signe des temps, le colloque de l’ARTAC était soutenu, pour la première fois, par l’OMS (Organisation Mondiale de la Santé). L’OMS vient d’ailleurs de reconnaître, dans un communique du 27 avril dernier, que « les maladies chroniques telles que le cancer, les maladies cardiovasculaires ou le diabète ont atteint des proportions épidémiques bien plus préoccupantes que les maladies infectieuses ». Un constat que confortent les statistiques françaises selon les données des assurances : « Un français sur sept est aujourd’hui en ALD (Affection Longue Durée), rappelle le professeur Belpomme, fondateur d’ARTAC. “Or on sait que ces maladies peuvent être liées à des causes environnementales…» C’est le cas de nombreux cancers par exemple, cela ne fait plus de doutes. Des cancers qui frappent de plus en plus tôt, de 2 à 3 % plus d’enfants qu’il y a 30 ans. C’est aussi le cas de bien d’autres maladies. La liste des maladies pour lesquelles l’environnement est au banc des accusés s’est étendue depuis à l’obésité, au diabète ou à l’asthme… « On note aussi que de plus en plus de sujets jeunes sont atteints de maladies d’Alzheimer » complète le professeur Belpomme. « Et l’on assiste à une véritable épidémie d’autisme »… Mais alors que les scientifiques ont toujours eu tendance à rechercher des facteurs déclencheurs immédiats et directs à ces maladies, de nouvelles pistes de compréhension vont probablement générer une nouvelle façon d’approcher la question. En effet, développement de l’épigénétique aidant (voir notre numéro de mars 2011), on sait aujourd’hui que tout commence probablement bien avant la naissance : comme l’a expliqué le pédiatre italien Ernesto Burgio, qui étudie l’origine embryo — fœtale des maladies de l’adulte « nos propres phénotypes physiologiques et pathologiques sont largement déterminés par l’induction/modulation de marqueurs épigénétiques de nos cellules et tissus par des facteurs environnementaux ». En d’autres mots, les facteurs environnementaux auxquels est exposé un fœtus vont le « programmer » à développer plus tard telle ou telle maladie. Dans cette conception, une maladie peut être « un résultat tardif chez l’adulte d’un processus de développement qui a mal tourné, profondément enraciné dès les premiers stades de développement et du fœtus. » L’exemple des petits-enfants de mamans ayant pris du distilbène montre en outre un impact transgénérationnel qui va plus loin que la simple exposition du fœtus à un polluant. Raison de plus pour faire attention aux générations futures !

Sous la pression des lobbys industriels…

Pour autant, malgré les connaissances qui s’accumulent, peu de mesures ont été prises pour lutter efficacement contre les pollutions chimiques ! Même si les liens ne sont pas toujours faciles à prouver… « Il est particulièrement difficile d’établir de manière irréfutable l’impact sur la santé des polluants environnementaux », explique le Pr. Hanns Moshammer, chercheur spécialisé en épidémiologie, qui faisait l’ouverture du colloque de l’ARTAC. La société civile a ici un rôle essentiel à jouer. Surtout dans notre société, où, a-t-il rappelé, « on a tendance à transformer les victimes en coupables ! » Ana Soto, professeur de biologie cellulaire à Boston, et spécialiste des perturbateurs endocriniens, a pour sa part rappelé comment l’histoire du bisphénol A était un triste cas d’école : bien que le Congrès américain ait voté dès 1993 un droit à une eau et à une alimentation sans perturbateurs endocriniens, le bisphénol A a continué d’être autorisé – maintien des intérêts économiques des industriels du plastique oblige – bon an mal an, son côté perturbateur étant régulièrement contesté, jusqu’en 2009  aux États-Unis ! Car pour chaque polluant, c’est le même scénario : lorsque l’effet pathogène d’un produit est démontré par une étude scientifique, le lobby du produit en question s’empresse d’aller financer un laboratoire pour démontrer qu’il n’y a pas tant d’effets que cela, et donc que l’étude montrant sa toxicité n’est pas valide ! Comme les études scientifiques coûtent chers à réaliser, ce sont bien souvent ceux qui ont le plus d’argent à y consacrer qui les orientent… Un procédé que la mention seule des conflits d’intérêts éventuels ne suffit pas à enrayer. Et qui sème le doute chez les politiques au point de freiner la prise de décisions ! En France, le statut du bisphénol A est ainsi suspendu jusqu’à la fin de l’année, les politiques préférant attendre les résultats de l’expertise de l’INSERM que de suivre les associations qui souhaitent élargir l’interdiction actuelle dans les biberons à tous les plastiques alimentaires…

Bien d’autres problèmes posant toujours des questions sanitaires ont été exposés au cours de ce colloque. Les champs électromagnétiques par exemple, qui faisaient l’objet d’une table ronde spécifique, au cours de laquelle il a été rappelé que l’exposition aux champs magnétiques engendrés par les lignes électriques de haute et de très haute tension accroit le risque de leucémies infantiles et, comme l’a souligné le professeur Franz Adlkofer, coordonnateur du programme de recherche REFLEX financé par la communauté européenne et portant  sur les  effets biologiques des champs électromagnétiques, qu’ « il est fortement probable que le risque de développer une tumeur cérébrale chez l’enfant à cause de la téléphonie mobile soit une réalité ». Si les mesures officielles récentes (périmètre de sécurité, démontage des antennes relais existant sur les établissements scolaires, interdiction de l’utilisation des téléphones portables pour les moins de 6 ans ainsi que dans les écoles…) témoignent d’une prise de conscience dans ce sens, elles doivent encore être étendues. Le professeur Lennhardt Hardell, professeur suédois en onconlogie médicale, a exposé les risques similaires liés à l’utilisation…de simples téléphones DECT, les téléphones sans fil que l’on trouve partout aujourd’hui. Enfin, actualité oblige, le scandale  actuel du nucléaire a été aussi dénoncé. Et en premier lieu, comme l’a rappelé Paul Lannoye, député vert européen, que l’OMS est liée par un accord à l’AIEA, l’Agence Internationale de l’Énergie Atomique (le lobby du nucléaire, donc), qui lui interdit d’aborder la question des effets du nucléaire sur la santé. Si cet accord n’existait pas, l’OMS aurait été dans l’obligation de faire son travail, c’est-à-dire un bilan sanitaire en Biélorussie par exemple des conséquences de Tchernobyl… Le colloque était dédié à la mémoire du professeur Lorenzo Tomatis, mis en 1993 à la porte de l’IARC (centre international de recherche sur le cancer) qu’il présidait pourtant depuis 1982. Il avait dénoncé les conflits d’intérêt en jeu dans les études scientifiques sur lesquelles s’appuyait l’IARC pour établir la liste des différents produits chimiques cancérogènes probables, présumés ou avérés. Aujourd’hui, les scientifiques qui lancent des cris d’alarme se font probablement mieux entendre. Sauront-ils pour autant convaincre les pouvoirs publics, comme le souhaite le professeur Belpomme, « d’inclure enfin la santé dans le principe de précaution » ? Car ce principe ne concerne pour l’instant… que l’Environnement !


[1] L’ARTAC (Association pour la Recherche Thérapeutique Anti-Cancéreuse) est un organisme de recherche indépendant, privé à but non lucratif, fondé en 2004. A l’origine de l’appel de Paris et de la mise au point de plusieurs médicaments anticancéreux,   l’ARTAC travaille aussi  sur la prévention.