L’open space, un danger pour la santé ?

Le modèle d’aménagement de bureaux en open space est reconnu comme étant l’un des facteurs de risque psychosociaux dans l’entreprise. Quels troubles ? Quelles solutions ?

Aviez-vous remarqué que dans « bureau paysager », il y avait le mot paysage ? Un rappel qu’à l’origine, le concept de l’open space, inventé en 1957 par les frères Schnelle, d’un cabinet de consultants allemands spécialisé en organisation, se fondait sur la présence de plantes vertes ! « Les frères Schnelle avaient imaginé un espace ouvert, généreux, avec un mobilier léger et discret dans une profusion de plantes vertes », rappelle Elisabeth Pélegrin-Genel, architecte   et  psychologue du travail, spécialisée dans les espaces de travail. L’idée, après avoir migré aux Etats–Unis, où elle s’est largement développé, est revenue en Europe, quelque peu déformée… «  Les bureaux paysagers  se sont resserrés (..) et  le paysage s’est réduit à de minables plantes vertes posées sur le coin des tables. » précise Elisabeth Pélegrin-Genel  (1).

Le concept s’est implanté dans de grandes sociétés comme France Telecom, Alcatel ou IBM , sociétés qui ont récemment fait parler d’elles en raison des suicides qui s’y sont déroulés. « Plus de la moitié des aménagements se font en open space, et la tendance s’amplifie », rappelle-t-on chez Actineo, l’Observatoire de la qualité de vie au bureau, une association regroupant les entreprises de l’aménagement de bureau.  Il faut dire que pour un employeur, cet aménagement de bureau a  un intérêt économique évident, tant sur les coûts d’aménagement que sur les coûts de fonctionnement des  postes de travail. Selon Actineo, l’open space permettrait d’économiser de 10 à 40 % de mètres carrés. Mais pour ceux qui y travaillent, c’est une autre affaire, c’est même parfois un enfer !  Bruit,  stress, dépression et  perte de l’intimité  sont le lot commun de ceux qui y travaillent. Certains défenseurs mettent pourtant en avant un esprit collectif et bon enfant…Les médecins du travail constatent d’ailleurs que les jeunes   vivent en général beaucoup mieux cette organisation du travail que les seniors. Mais chez tous, les études montrent une fatigue bien plus grande, liée au stress permanent du bruit mais aussi des va-et-vient  qui empêchent la concentration.


Ambiance « hall de gare »…

« « Dring, c’est la sonnerie insupportable de Gary. “Fais chier ! Il nous a encore laissé son portable allumé. Le mec ringard qui se la joue décalé. » Dix minutes après. Même sonnerie, même musique nasillarde : c’est la messagerie qui rappelle. Jérôme se lève.

– J’en peux plus. Je le coupe, sinon, je vais péter une durite.

– Ouais ! T’as raison, mets-le en veilleuse. Moi, si je le chope, son bidule, je l’éclate contre le mur, ajoute Bruno.

– On va se prendre un thé citron pour sortir de ce brouhaha ? » (2)

C’est sur  un mode quelque peu humoristique que cette description traite d’un vrai problème de l’open space : le bruit.  Vous imaginez passer la journée dans un hall de gare ? C’est pourtant ce que subissent les salariés de certaines centrales téléphoniques par exemple.  Car il ne suffit pas d’installer de petites cloisons pour isoler physiquement chacun dans un box !  À côté des conversations téléphoniques, les sources de bruit sont nombreuses :   des tiroirs qui   grincent ,  des portes de placard   qui claquent  en étant refermées, le cliquetis des imprimantes, le ronronnement des ordinateurs, etc…Faute d’un isolement acoustique adéquat, avec notamment un traitement absorbant des matériaux  du plafond, des planchers et des parois,  boules quiès et   casques audio sont les seules « armes » dont on dispose pour se défendre de  ce premier stress…avec tous les problèmes de communications qui en découlent ! Car l’open space, supposé abolir les murs et faciliter la communication, entraîne une réaction paradoxale : la plupart du temps,  en réaction au bruit,  les salariés ont tendance à « minimiser les échanges », comme    le rappelle à Technologia, le cabinet d’études  en ergonomie du travail qui dans son   rapport sur les suicides survenus chez Renault incrimine l’open space.  « Chacun parle moins fort, réduit ses discussions et est sans cesse en contrôle de lui-même. »…  Le bruit est générateur d’un stress qui demande un effort d’adaptation inconscient et continu dans les open spaces mal isolés sur le plan phonique. Le  cerveau   en finit par être sur-stimulé alors que le corps, lui, bouge de moins en moins puisqu’il n’y a même plus besoin de se déplacer pour aller dans le bureau voisin !  Selon la médecine du travail,  obésité et   dépression sont  d’ailleurs d’autant plus présents chez les salariés travaillant en open space. Des troubles qui compromettent lourdement le seul  avantage  pour la santé qui leur a été reconnu, à savoir…une dynamique positive sur la gestion du stress des plus fragiles ! Une étude de la Harvard Medical School a en effet prouvé que le seul contact visuel avec quelqu’un qui se trouve dans une « dynamique positive » permet de diminuer significativement le niveau d’anxiété d’un collaborateur.

 

 

Près de la fenêtre ou du radiateur..

Tout le monde n’a pas le privilège de pouvoir installer son bureau près des baies vitrées de l’open space : à plus de 6 mètres de là,  l’éclairage naturel qu’elles procurent est considéré comme nul ! L’INRS, Institut National de Recherche et de Sécurité pour la prévention des accidents du travail et des maladies professionnelles, recommande alors un éclairage combinant un éclairage global et des points de lumière individuels, pour éviter les troubles visuels. Autre problème : les sources de chaleurs. Sur un grand plateau, on peut avoir vite très froid pour peu qu’on soit loin  du radiateur… ou dans une zone de forts courants d’air !  Bien sûr, des normes de « confort » existent : l’AFNOR (Agence Française de Normalisation) et l’INRS recommandent,  par exemple, une surface minimale  de 10m2 par occupant (norme NF X 35-102).  Alors que bien souvent les surfaces se cantonnent à la surface occupée par le bureau et l’armoire ! De même, l’INRS préconise  d’éviter des bureaux  de 10 personnes…alors que certains « plateaux » de centrale téléphonique en accueillent des centaines ! Enfin, l’INRS souligne la nécessité pour les salariés de pouvoir s’approprier l’espace ne serait-ce qu’en pouvant décorer soi-même les parois de séparation ou les bureaux. Mais avec la multiplication des temps partiels, et des contrats intérimaires, il est très fréquent que des salariés partagent les mêmes bureaux. Et la logique de certaines entreprises étant que ces salariés fassent « place nette » lorsqu’ils ont fini leur mission, personnaliser son espace de travail devient dans ce contexte particulièrement difficile ! Une illustration que les recommandations de l’INRS   ne sont pas des obligations et qu’il n’y a pas de  législation relative à l’Open Space : tout au plus une reconnaissance qu’il peut être générateur de troubles pour la santé. Ce qui est déjà un début !

(1)  Elisabeth Pélegrin-Genel L’angoisse de la plante verte sur le coin de bureau,  1994, ESF

(2)   Alexandre des Isnards et Thomas Zuber L’open space m’a tuer , 2008, Hachette Littératures   

 

 

Quelques conseils pour mieux vivre l’open space

  • Collez des pastilles pour empêcher les portes de placard ou les tiroirs de claquer

  • Placez les machines type imprimante hors de l’openspace et si ce n’est pas possible, calfeutrez les.

  • Apportez photos ou éléments de personnalisation pour décorer votre espace.

  • Demandez une lampe de bureau en lumière du jour.

  • Demandez la mise à disposition d’ une salle de travail, silencieuse, où   se retirer pour consulter un dossier par exemple.

  • Demandez à votre comité d’entreprise l’installation à la fois  d’endroits ludiques où pouvoir bouger (salle de gym…) et  d’endroits de détente où pouvoir déconnecter. Ecouter de la musique est par exemple un moyen très efficace de se relaxer profondément en peu de temps , et encore plus si on peut le faire…dans une chaise longue !

  • Demandez aussi à votre comité d’entreprise une consultation  de Feng-shui pour optimiser la circulation des lieux, voire l’organisation de séances de massage (de plus en plus de prestataires extérieurs  proposent de tels services)

  • Pour tout projet d’aménagement, saisissez votre CHSCT, voire la médecine du travail!

 


Bon à savoir

Le  CHSCT (Comité  d’Hygiène et de Sécurité des Conditions de Travail) de l’entreprise (instance obligatoire de représentants du personnel) a la   possibilité de solliciter une expertise pour motiver son avis préalable à tout projet de réorganisations de postes dans l’entreprise. (article L 4614-12 du code du travail). L’expertise se déroule sur 30 à 45 jours et permet notamment d’évaluer l’impact de la nouvelle organisation sur la sécurité, l’hygiène et les conditions de travail et de préconiser un certain nombre d’améliorations. En matière d’aménagement, tout est passé au crible, de l’ ambiance de travail (bruit, lumière, ventilation…) au plan d’évacuation des personnes, en passant par la surface des bureaux etc.

 

 

 

 

 

Paru dans Alternative Santé janvier 2010