Des gènes sous influence

Que sait-on aujourd’hui des interactions entre l’environnement et les organismes vivants ?  Une interview du Professeur Jean-Claude Ameisen **,   président du Comité d’éthique de l’INSERM * et membre du Comité Consultatif National d’Ethique.

On dit que l’environnement agit jusque sur le développement de tout être vivant. Cela est-il établi aujourd’hui ? 

Tout organisme vivant est en interaction avec l’environnement. Cela commence dès la fécondation : l’embryon se développe dans une succession d’environnements qui lui sont propres et vont influer sur sa croissance et sur sa formation… Par exemple, la température extérieure dans laquelle se trouvent les œufs de certaines tortues ou des crocodiles joue  sur la production des hormones sexuelles dans le cerveau des embryons qu’ils contiennent et donc sur la construction d’un corps mâle ou femelle. Chez certains poissons, c’est l’environnement social qui peut, à l’âge adulte, entraîner un changement de sexe. Et chez les insectes sociaux, comme les abeilles, deux cellules-œuf génétiquement identiques se développeront, selon la nourriture fournie par les ouvrières ou les phéromones émises par les reines, soit en une petite ouvrière stérile qui vivra environ deux mois, soit en une grande reine féconde qui pourra vivre plus de cinq ans ! Si on a longtemps cru que ces différentes façons de construire des corps et des destins radicalement différents à partir des mêmes gènes étaient une exception propre à ces espèces, on sait que le processus est présent chez tous les organismes vivants.

Que deviennent nos gènes, d’ailleurs, dans cette histoire, après la naissance? Pouvons-nous agir sur leur fonctionnement, et donc sur notre vieillissement, et certaines de nos maladies ?

Depuis une dizaine d’années a émergé un nouveau domaine de recherche : l’épigénétique, c’est-à-dire l’étude de tout ce qui vient en plus des gènes (leur(s) environnement(s) et ce qui fait qu’ils vont être utilisés et avoir des effets qui vont être très différents). L’environnement non seulement joue sur la façon dont le corps va se construire puis fonctionner mais nous modèle aussi en permanence, tout au long de la vie, selon un équilibre dynamique : il existe toute une gamme de réponses possibles des individus face  à la complexité des facteurs environnementaux à laquelle ils sont soumis. Et, bien plus qu’un seul facteur donné, c’est une succession d’environnements qui, à des titres divers,  vont agir sur la façon dont chaque cellule va utiliser les informations contenues dans les gènes. Par exemple, chez l’homme, des travaux récents montrent que de vrais jumeaux, c’est-à-dire deux personnes génétiquement absolument identiques, vont acquérir, au cours de leur vie,   même dans des environnements semblables, peu à peu,  des manières différentes d’utiliser des mêmes gènes, différences  qui participent à la construction de leur singularité biologique.

 A-t-on identifié des facteurs prépondérants ? On parle par exemple beaucoup de l’alimentation…Que restera-t-il d’ailleurs  de ces modifications aux générations futures ?

Que les radiations nucléaires provoquent des mutations génétiques dans les cellules y compris reproductrices est connu depuis la découverte de la radioactivité. Il peut être plus compliqué de déterminer l’impact d’autres facteurs de l’environnement. Pour ce qui est de l’alimentation,  on sait que la nourriture agit sur la méthylation de l’ADN, une réaction chimique qui a pour effet d’activer ou d’inactiver l’expression de certains gènes. Un régime peu calorique et pauvre en graisses est réputé depuis longtemps contribuer à notre bonne santé. Mais pas de façon isolée : on sait qu’il faut y ajouter un peu d’activité physique par exemple ! Quant à la transmission  de modifications   acquises par les parents et attribuées à l’alimentation (comme l’obésité par exemple) aux enfants… N’est-ce pas plutôt que les enfants mangent ce que mangent les parents ? Ne  s’agit-il pas ici moins d’hérédité par transmission, que d’un environnement culturel transmis pour reproduire les mêmes conditions de  réinitiation ? Toutes ces études sont très complexes. Récemment, une étude américaine (1) a consisté à nourrir des souris mâles  avec un régime faible en protéines et d’autres normalement, alors que toutes les souris femelles étaient nourries normalement. Les rejetons des souris mâles nourries avec le régime faible en protéines présentaient des modifications dans les gènes impliqués dans la synthèse des lipides et du cholestérol, alors même qu’ils n’avaient pas été mis en contact avec leur père…

Nos comportements  peuvent aussi sembler suivre une transmission biologique héréditaire. Une  étude  menée chez l’animal durant les années 1990 a consisté à étudier des lignées de rats et de souris de laboratoire  qui se distinguaient à l’âge adulte par différents degrés d’anxiété  associés à des différences, dans certaines régions du cerveau, de la quantité de récepteurs pour certaines hormones.  Ils ont eu l’idée de confier un nouveau-né d’une lignée génétique à comportement calme à une mère adoptive d’une lignée génétique à comportement anxieux, et inversement…et   ont constaté  que le nouveau-né manifestait, à l’âge adulte, un comportement et des caractéristiques cérébrales similaires à ceux de sa mère adoptive, et non à celui de ses parents génétiques.  Mais la  véritable découverte a été que si le nouveau-né confié à une mère de substitution était une femelle, celle-ci allait donner elle-même naissance à des descendants qui, à l’âge adulte, auraient les mêmes comportements et les mêmes caractéristiques cérébrales que leur grand-mère adoptive, et non que leurs grands-parents génétiques ! Il n’y avait donc pas ici de transmission sous  forme biologique de ce qui avait été acquis dans l’environnement, mais réinitiation à chaque génération d’une façon particulière d’utiliser des gènes dans certaines cellules, reconstruisant à chaque génération le même type de conséquences.  Ceci nous montre que l’environnement, souvent réduit à une liste de facteurs nocifs ou pas, n’est pas qu’inerte :   la dimension d’environnement relationnel est essentielle. La manière dont la souris s’occupe de son rejeton va interagir avec la façon dont son corps va se développer.

Mais l’impact des relations sociales sur l’expression ou non des gènes est-il  scientifiquement mesurable ?

On peut revenir sur l’étude menée chez ces nouveaux-nés souris ou rats confiés à des mères anxieuses ou calmes. L’explication, apportée en 2006, est que le comportement anxieux de la mère entraîne chez le nouveau-né le « blocage », dans certaines cellules de son cerveau, du gène permettant la fabrication d’un récepteur pour une hormone, induisant  chez lui  un comportement anxieux. Alors qu’à l’inverse, le comportement calme de la mère a pour effet le maintien de l’activité de ce gène… Une autre étude a consisté à placer des souris dans des tubes de sorte qu’elles ne pouvaient plus bouger. Entièrement passives, dans cet environnement que l’on peut qualifier de pauvre, elles n’étaient sorties de leur tube que pour être nourries. Ce « stress sans agression » a eu des conséquences biologiques rapides : en 48h, leur système immunitaire s’est  effondré…Les chercheurs ont ensuite montré que chez les souris présentant déjà une déficience du système immunitaire, ce stress restait sans effet. De même, chez les souris auxquelles on donnait des opiacées. Ils en ont conclu que ce stress sans agression agissait sur le fonctionnement cérébral en inhibant la secrétion d’opiacés, puis en détruisant le système immunitaire. L’environnement affectif, lié au développement de relations humaines et de la confiance que l’on porte à autrui a certes des effets sur le fonctionnement du corps. Être gentil avec quelqu’un a sûrement aussi un effet biologique. Une  étude a consisté à inculquer à des souris le gène de la maladie d’Alzheimer et à d’autres celui de la maladie de Huntington et à d’autres celui de la maladie de Parkinson. Selon que les souris étaient dans un environnement riche ou pas, elles exprimaient ou non les gènes responsables de ces maladies ! Autant de preuves que chez l’animal, l’état mental et la qualité des relations sociales ont une influence majeure sur le développement même des maladies.

Chez l’homme, on peut citer les études menées sur l’effet placebo,  qui établissent là encore un impact biologiquement quantifiable : des malades de Parkinson auxquels on a donné un  placebo de leur médicament habituel (la L-Dopa), se sont mis à produire d’eux-mêmes plus de dopamine. Tout comme des malades atteints de douleurs de la face, auxquels on a donné des placebos d’antalgique et qui se sont mis à produire  des opiacés. En somme, croire que l’on va aller mieux fait déjà aller mieux. Confirmation dans l’étude, parue en décembre 2010  sur  l’effet placebo, menée pour la première fois auprès de patients clairement informés par les médecins eux-mêmes qu’ils prenaient un placebo,  mais aussi des modalités d’action de cet  effet : un effet réel, en réponse à une substance ingérée que le corps assimile comme efficace,  en laquelle on croit ou non, mais  que l’on s’applique scrupuleusement à prendre.  Chez ces patients, on a constaté une amélioration globale des symptômes et de la qualité de vie  près de deux fois supérieure à celle ressentie par ceux qui n’avaient rien pris !   Rien que le « rituel médical » et les explications détaillées du médecin lors de la prescription du traitement semblent ainsi avoir un effet positif. Confirmant au-delà de la connexion corps-esprit,  le pouvoir thérapeutique qu’ont à eux seuls la parole, la confiance et l’espoir, autant d’éléments-clés des relations humaines !

Et la société dans tout cela ? Agit-elle aussi sur notre santé ?

En 2006, la Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme soulignait que l’espérance de vie et l’état de santé étaient soumis, en France plus qu’ailleurs en Europe, à des facteurs socio-économiques. Par exemple, il a été établi qu’un cadre supérieur de 35 ans avait chez nous une espérance de vie supérieure de plus de 7 ans, en moyenne, à celle d’un ouvrier qualifié du même âge. Autre exemple, on sait bien que les cas d’obésité sont plus fréquents dans les pays  riches chez les personnes défavorisées. Il ne faut pas oublier que les maladies ont des causes biologiques mais aussi sociales, économiques et culturelles : les modalités d’organisation de la vie sociale se traduisent aussi en termes de maladies et de mort. C’est pour cela qu’il reste fondamental de favoriser l’insertion sociale, la solidarité, l’absence de discrimination et d’exclusion. Pour permettre à chacun un accès réel à la possibilité de vivre, comme les autres, parmi les autres, avec les autres…

(Propos recueillis par Clara Delpas)

(1) Rando O et al., Cell, Volume 143, Issue 7, 1084-1096 (23/12/2010)

 (2) Lembo A et coll., PloS ONE (décembre 2010)

* INSERM : Institut National de la Santé et de la Recherche Médicale

** Jean Claude Ameisen  est  l’auteur de La Sculpture du vivant. Points Seuil, 2003 et Dans la Lumière et les Ombres. Darwin et le bouleversement du mondeFayard, 2008. Il anime une émission sur France Inter « Sur les épaules de Darwin  ».

 

 

Les P.O.M.

Dans le cadre des articles multimedia que je réalise,

ou pour des animations muséographiques,

ou tout simplement illustrer un voyage,

je fais des diaporama sonores (ou pas)

avec le logiciel Soundslides

L’or gris des andes, 2011

L'or gris des andes, 2011

Opération Marseillon, 2011

Opération Marseillon, 2011

La fabrication des vins d’altitude, 2010

La fabrication des vins d'altitude, 2010

La chasse aux vinchucas, 2010

La chasse aux vinchucas, 2010

La forteresse de Chittaurgah, 2012

La forteresse de Chittaurgah, 2012

Stévia : la filière bolivienne

Article paru sur le site de Science Actualités,consultable ici

En Bolivie, des paysans se lancent dans la culture de la stévia, dont les extraits – de puissants édulcorants naturels – intéressent le marché des additifs alimentaires… Reportage.

stevia1

Dans la région de Bermejo, les paysans d’El Salado se sont mis depuis 2008 à la culture de la stevia.

Communauté d’El Salado, à 50 km au nord de Bermejo, sur la route de Tarija. Ici, dans un paysage verdoyant, 80 familles ont entrepris de dédier 30 000 m2 de leurs terres à la culture de la Stevia rebaudiana bertoni, une plante buissonnante héritée des Indiens guaranis. Les campesinos (paysans) d’El Salado ont auparavant bien étudié la question. Car, pour ces cultivateurs de canne à sucre, investir dans la culture de la stévia demandait quelques garanties. Une étude préalable a su les rassurer : dans cette zone du sud de la Bolivie, à la frontière argentine et à 416 mètres d’altitude, il fait 22,5 °C en moyenne toute l’année et il pleut suffisamment, pour que la stévia s’y plaise : 1 776 mm d’eau en 2008 soit plus du double que dans la région viticole de Tarija, de l’autre côté des montagnes (616 mm). La plante, qui pousse sans avoir besoin de produits phytosanitaires coûteux et de circuits d’irrigation, a commencé à être cultivée en 2008. Ici, mais aussi dans d’autres régions de la Bolivie, elle est en train de gagner du terrain.

Feuilles de stévia contre feuilles de coca ?

Pourtant question feuilles, la Bolivie est plus réputée pour celles de coca. Celles-ci sont consommées traditionnellement par les Boliviens, mais servent aussi à synthétiser de la cocaïne, illégale, dont la Bolivie est le troisième producteur au monde… Or la stévia semble séduire aussi quelques paysans cultivateurs de coca, qui se reconvertissent à sa culture. Il faut dire qu’en 2008 le kilo de feuilles de coca se négociait autour de 3 € et celui de feuilles de stévia autour de 7 €. Des coopératives de producteurs de stévia se montent comme dans la région de Wernes (Santa Cruz), et des ONG financent des programmes, comme Frères des Hommes par exemple, qui a engagé un plan de plus de 60 000 euros pour aider les paysans de la région de Caranavi (La Paz) à se mettre à la culture de la stévia. Un premier symposium sur la production et la commercialisation de la stévia bolivienne s’est tenu à la dernière foire agricole de Santa Cruz le 15 avril 2010, confirmant que l’engouement bolivien pour la stévia est bel et bien réel. Même si, pour l’instant, l’ensemble des surfaces qui lui sont consacrées reste faible : de 12 à 15 hectares, contre toujours plus de 30 000 hectares pour la coca…

De la plante à l’extrait convoité de rebaudioside A

Les feuilles sont mises à sécher puis infusées dans l’eau. La solution passe ensuite sur des résines qui vont en piéger les différentes molécules sucrantes. Les résines sont lavées avec un solvant (ethanol par exemple), et les différents extraits récupérés mis à sécher. On obtient ainsi un « cristal ». Il faut 12 kg de feuilles pour 1kg de cristal de rébaudioside A , le seul édulcorant autorisé.

Les feuilles sont mises à sécher puis infusées dans l’eau. La solution passe ensuite sur des résines qui vont en piéger les différentes molécules sucrantes. Les résines sont lavées avec un solvant (ethanol par exemple), et les différents extraits récupérés mis à sécher. On obtient ainsi un « cristal ». Il faut 12 kg de feuilles pour 1kg de cristal de rébaudioside A , le seul édulcorant autorisé.

Les conquistadors espagnols notaient déjà comment avec une simple feuille de stévia les Indiens guaranis sucraient des jarres entières de maté. Un pouvoir sucrant expliqué dans les années 1930 par les analyses du chimiste Bertoni : les feuilles contiennent de nombreuses molécules édulcorantes notamment du stévioside (5 à 10%) à l’arrière-goût de réglisse et du rebaudioside A (2 ou 4 %), trois cents fois plus sucrant que le sucre. C’est d’ailleurs pour cela que la stévia a le vent en poupe, surtout depuis 2008 : la FDA (Food and Drug Administration) aux États-Unis a en effet accepté que les firmes Coca-Cola et Pepsi-Cola en utilisent des extraits pour sucrer leurs sodas. Et cette autorisation, très attendue par les industriels de l’agroalimentaire qui cherchent depuis longtemps un remplaçant à l’aspartame – accusé de nombreux maux –, accroît de fait la demande en stévia… Pourtant, sur ce nouveau marché, les Boliviens doivent se faire une place. Car la concurrence est rude : cela fait longtemps que la plante est cultivée de façon intensive en Chine.

Une place à prendre

C’est en plein cœur des terres guaranis, non loin des chutes d’ Iguaçu, que la stevia pousse à l’état sauvage. Le Paraguay est l’un des principaux producteurs (avec le Brésil) d’Amérique du sud : les surfaces cultivées paraguayennes devraient passer à 15000 hectares d’ici 2012

C’est en plein cœur des terres guaranis, non loin des chutes d’ Iguaçu, que la stevia pousse à l’état sauvage. Le Paraguay est l’un des principaux producteurs (avec le Brésil) d’Amérique du sud : les surfaces cultivées paraguayennes devraient passer à 15000 hectares d’ici 2012

En Bolivie, les conditions climatiques et les pratiques de culture, traditionnelles et peu versées dans l’agriculture intensive, devraient encourager la culture de cette plante. D’autant que des filières de transformation sont créées pour permettre d’obtenir sur place des extraits purifiés. C’est déjà le cas, avec plusieurs entreprises qui transforment la stévia et fabriquent les extraits. Même si en août 2010, un scandale de la stévia frelatée a éclaté : une association de consommateurs a fait analyser les extraits vendus par quatre firmes boliviennes, qui se sont avérés être coupés à 20 % par de la saccharine ou du cyclamate de sodium. De quoi semer le trouble sur les ambitions boliviennes à prendre place sur ce marché mondial (la Bolivie exporte déjà quelque 20 tonnes d’extraits à destination de l’Europe et de l’Iran, censés être purs… à 97%). Mais aussi, plus probablement, d’instaurer de nouvelles procédures de contrôle et de nouveaux labels de qualité.

La Chine, premier producteur mondial

Dans les années 1960, les Japonais, sur le point d’interdire l’aspartame dans tous leurs aliments, ont rapporté des plants de stévia d’Amérique du Sud pour leurs pouvoirs sucrants et négocié avec les Chinois pour qu’ils la cultivent sur leurs vastes terres : à présent, les cultures chinoises de stévia s’étendent sur plus de 20 000 hectares. De quoi produire plusieurs millions de kilos de feuilles, en considérant un rendement de 1 500 à 3 000 kg de feuilles par hectare. Et quelques milliers de tonnes d’extraits. La Chine contrôle aujourd’hui près de 80 % de la production mondiale, dont 2 000 à 3 000 tonnes sont consommées tous les ans par les seuls Japonais et Coréens. Même si de  nombreux pays se sont depuis mis à la culture de la stévia : Afrique du Nord, Amérique du Sud, Australie, Canada, États-Unis, Inde, Israël, Russie et, depuis cette année, France. Un essai dans l’Hérault, autorisé par la DGCCRF, est mené sous la direction de la chambre d’Agriculture de l’Hérault.

Un marché tributaire des autorisations mondiales

Aux États-Unis, les feuilles de stévia étaient disponibles sous leur forme sèche depuis les années 1970 et consommées, à l’instar des Guaranis, comme produit sucrant. Elles avaient alors le statut d’aliment, étant un produit non transformé et consommé tel quel. Mais dans les années 1980, l’industriel Celestial Seesonings eut l’idée d’en incorporer dans des biscuits, sous forme d’extraits obtenus à partir des feuilles. Et la FDA se saisit du dossier, car si la stévia était autorisée comme aliment, l’extrait de stévia, lui, n’avait jamais été homologué comme additif alimentaire. Des études toxicologiques ont été menées et, suite aux résultats de ces études, la FDA a donné son feu vert en 2008 à l’utilisation de l’extrait de rébaudioside A. Un extrait déjà utilisé au Japon depuis 1970. Suivant de peu l’autorisation américaine, l’avis favorable de l’AFFSSA a conduit à l’autorisation de mise sur le marché français du rébaudioside A depuis 2009 comme additif alimentaire et depuis 2010 comme édulcorant de table. L’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) ayant émis le 14 avril 2010 un avis favorable sur l’ensemble des glycosides de stéviols (stévioside, dulcoside A, rubusoside, steviolbioside, rébaudioside A, B, C, D, E et F) en tant qu’additifs alimentaires, on peut penser que les autorisations seront étendues aux autres édulcorants de la feuille de stévia. Et que le marché de la feuille de cette plante sucrante sera encore amené à s’étendre.

Héparine, un médicament à scandales !

(Paru dans Alternative Santé – L’impatient en février 2011)

Affaire de la vache folle en 1996 et importations sauvages depuis la Chine ont placé l’héparine au cœur d’un scandale sanitaire et humain. En cause, le laxisme des laboratoires pharmaceutiques à sécuriser leurs processus de fabrication, l’inertie des gouvernements à faire respecter les mesures sanitaires et l’inconscience de certains scientifiques !

Découverte en 1916 dans le foie de bovin, l’héparine est une substance anticoagulante : elle permet d’éviter la formation de caillots sanguins, ainsi que les complications circulatoires. Ses nombreuses indications en font depuis longtemps l’un des médicaments phares du groupe Sanofi-Aventis 1qui la commercialise sous le nom de Lovenox  : elle est utilisée notamment dans le traitement et la prévention de thromboses veineuses mais aussi de l’embolie pulmonaire en phase aiguë ou de l’infarctus du myocarde.

Boyaux de bœuf chinois …

On trouve l’héparine chez la plupart des mammifères, dans tous les organes richement vascularisés tels que le poumon et l’intestin. Compte-tenu de leur facilité d’accès et de leur coût, les boyaux de bœuf ont longtemps été une source de choix de cette substance. Jusqu’en 1996, avec le scandale de la maladie de la vache folle, où on les interdit en Europe …mais pas en Chine ! Un constat lourd de conséquences pour le responsable de la sécurité biologique des médicaments de Sanofi-Aventis, Jacques Poirier : suite à son refus de cautionner cet approvisionnement chinois et malgré sa détermination à imposer des tests permettant de détecter la présence de tissus bovins éventuels dans les lots d’héparine, il a été mis au placard et licencié en 2003. Pourtant, en janvier 2002, la Chine avait fait l’objet d’une suspension par l’union européenne de produits d’origine animale destinés à la consommation humaine, en raison de graves lacunes sur les réglements de police vétérinaire. Une suspension qui visiblement ne concernait pas la fabrication de médicaments !

chondroïtine persulfatée ?

L’origine chinoise représente pourtant bien un danger pour les utilisateurs d’héparine : en 2008, un scandale éclate, avec les anticoagulants commercialisés par la société Baxter. 81 morts aux USA, 5 en Allemagne, et des centaines de cas graves, tous victimes d’un choc anaphylactique, une réaction de type allergique. Mais rien à voir ici avec les bovins : les lots d’héparine en cause contenaient simplement de la chondroÏtine persulfatée, une substance extraite de cartilages de différentes espèces animales, réputée avoir les mêmes effets que l’héparine …mais 100 fois moins chère et surtout potentiellement dangereuse ! «  Inventée » par une équipe de l’Iowa dirigée par une sommité de l’héparine, le Pr Linhard, selon les résultats parus en 1998, la chondroïtine sulfatée agit comme l’héparine. L’histoire dit que ce n’est qu’après leur publication que les chercheurs testèrent l’héparine sur des souris qui en moururent et que le résultat, faute d’avoir été divulgué de suite, n’empêcha pas l’Université de Shandong en Chine de déposer un brevet sur la fabrication de ce substitut, à partir de cartilages d’animaux, de peau de requin ou de crustacés, commençant à en expédier aux industries pharmaceutiques dans le monde entier   !

Ou boyaux de bœuf français ?

Les cas d’ESB continuent chez les vaches. 4 en France, en 2010. Leur nombre est toujours secret défense en Chine. L’impossibilité de tracer les médicaments en Chine, mais aussi l’augmentation rapide du cours de l’héparine de porc 2 ont conduit contre toute attente à un arrêté gouvernemental cet été réhabilitant le boyau de bœuf pour la fabrication de l’héparine bovine. N’y aurait-il plus de risques de contamination de l’agent infectieux du prion ? Ou aurait-on peur des médicaments chinois ?

Clara Delpas

1 Le Lovenox pour Sanofi-Aventis représente un marché de 3 milliards d’euros de chiffre d’affaires (2009) dont 60% à l’exportation aux Etats-Unis. Produit numéro deux du groupe, il en représente 12% des ventes …

2 L’héparine de porc est passé de 7euros par mega-unité en 2007 à 60 en 2010

Mine de diamant, campagne et fin de parcours n°1

Shivaratri ne dure qu’un jour, après, le manège des racoleurs de shops recommence de plus belle. Au point qu’on les achève à annoner les quelques phrases qu’ils nous ressassent : come to my shop, just have a look, good price, my friend, very old, good quality.  L’un des commerçants en chef a même craqué : en voyant klara, il a même crié  » I don’t want to sell to you anything ». ça tombait bien.  Khajuraho, à part les temples dont le seul nom fait baver ici (ce billet est posté depuis Dehli, quelques jours après…), c’est une belle campagne, côté est peuplée d’enfants qui vous courent après en vous chantant une jolie comptine  » Hello, one photo ? one rupee? money? chocolate? shampoo? schoolpen? « …de l’autre, des enfants qui vous suivent un peu moins racketteur mais tout autant collants… A quelques dizaines de kilomètres de là, se trouve la ville de Panna, avec une réserve naturelle de tigres…en plein milieu de laquelle se trouvent les mines de Meshgawan, des mines…de diamant. Klara a  eu l’autorisation d’aller les visiter, et en a profité pour y emmener Gaelle et Aurélie, que ça intéressait bien sûr. De telles mines ne courent pas le monde et en plus il est rare qu’on puisse les visiter. Seul hic pour le blog, interdiction de prendre des photos. Klara en a quand même volé quelques unes, de l’entrée et du filon de Kimberlite en train de sécher au soleil. Comme elle va en faire un article, elle va pas tout vous raconter ici. Juste pour préciser , les diamants de Meshgawan sont de dimensions tout à fait honorables, en 2010, on en a trouvé un de 34 carats tout de même. On ne les trouve pas affleurant le sol, mais piégés dans la kimberlite, une roche grise concassée dans une usine directement achetée à une mine sud africaine, mais reconvertie en iso 14001, agrément environnemental… Et les géologues de la mine ont gentiment donné à Klara de magnifiques photos de diamants et de la mine, alors après on ne va pas se plaindre; après on a essayé de pister le tigre, il y en a deux par ici, avec huit petits qui viennent de naître. Mais il faisait probablement trop chaud dans ce cagnard. Une mine en plein sanctuaire animal? et oui…

Après, cours de cuisine chez le king du paratha, lhassi et re lhassi, et on rencontre plein de french. On s’arrache un jour plus tôt, pour klara c’est plus sûr car les trains indiens ont des horaires aléatoires voire parfois s’annulent. Klara repart sur Dehli, en train de nuit, avec Aurélie, et Gaelle sur Orcha, en bus de jour. Klara est bien arrivée, pour l’heure dans un petit restau de Paharganj, pour une despedida au ginger lemon. Avec Aurélie. N’a plus trop la pêche pour écrire, ce soir est un peu tristoune, bien acclimatée à la vie locale ici…a changé ses premières impressions sur Dehli.

Gaelle aussi, est bien arrivée à Orcha. C’est la fin du parcours pour moi !

Namasté tout le monde.

 

Shivaratri… réussie!

Même pas une courbature et aujourd’hui est un grand jour : c’est Shivaratri, la grande fête hindoue qui commémore le mariage de Shiva et de Parvathi. Tous les hindous se rendent dans les hauts lieux de pèlerinage, dont fait partie Khajuraho. A Vanarasi, la population passe de 3 millions à 6 millions d’habitants. A Khajuraho, de 20 000 à peut être 40 000 ce qui reste supportable.  Ce qu’il y a de bien dans ces jours de fête, c’est que les temples sont gratuits et nous en profitons donc pour les visiter. Redécouverts au milieu du 19 ème siècle, ils ont choqué le puritanisme ambiant par la crudité des scènes érotiques que jouent les statues des façades extérieures. Et interrogé les explications… Une version légendaire rapporte que Hemavati, une jeune brahmane, alors qu’elle se baignait un soir nue dans la rivière, a été séduite par le Dieu lune. De cette union  est né un fils Chandravarman. La fille mère, bannie de la société , s’est réfugiée dans la forêt où elle a élevé son fils en mère et gourou. Le garçon   devenu   homme   a donné vie aux premiers Chandela, une dynastie royale d’’origine rajpoute mais de descendance lunaire (habituellement les rajpoutes descendent du soleil), et qui a connu son apogée à la fin du 1er millénaire… Une nuit, Chandravarman a vu en songe sa mère l’implorer de bâtir des temples qui révèleraient les passions humaines et les frustrations  de la population !

Et donc nous voyons des temples, des temples et encore des temples, dans un grand parc bien entretenu , bien vert et fleuri.  Bien sûr tout le monde est là pour voir ces fameuses sculptures du Kama-Sutra, on voit bien où les gens s’arrêtent : toujours aux mêmes endroits. Comme certaines images risqueraient de heurter la sensibilité des plus jeunes, nous ne vous en mettrons pas de trop compromettantes.  Juste deux statues qui se roulent un palot. 😉

 

Depuis le parc aux temples, on a une vue de premier choix sur le temple de shiva où c’est  une activité intense, avec des groupes d’hommes et de femmes (séparés) s’agglutinant à l’entrée, puis se précipitant pour gravir les marches du temple , un godet d’eau à la main…

A l’occasion de shivaratri, c’est jour de foire et de marché, on en profite pour faire pour faire quelques boutiques. Et puis le soir, on a la chance d’accompagner la processon de shiva allant à son mariage, avec la fanfare des dieux et des déesses, Kali, Brahma, Lakshmi, etc…. et pour finir d’assister au spectacle offert par l’hôtel Lalit, un hôtel de luxe pour millardaires puisque la chambre est à 2000 euros, ça vous laisse imaginer le standing…. Et on en a vu, des riches, dans la procession avec des saris brodés de diamant et des chaussures incrustées de pierres précieuses.

Quel contraste avec la plèbe, les rickshaws étaient gentiment invités à se ranger sur le côté pour ne pas être dans le champ des caméras. Une bonne partie des télévisions de l’Inde étaient là, prenant des photos d’une star de Bollywood et pour finir, on a eu des places assises pour le spectacle rejouant donc le mariage de shiva et de parvathi. Et tout ça grâce à Ibrahim, qui tient dans ses mains un sacré pouvoir, c’est un VIP qui connait tout le monde, et c’est pour ça qu’on a été dans le carré des VIP . Alors le spectacle c’était de la danse , avec de jolis costumes, et un en arrière plan les temples de Khajuraho, et de belles lumières, et de la bonne musique. L’histoire est archi simple, Shiva arrive, Parvathi arrive, ils ne sont jamais vus, on les réunit pour le mariage , ils se découvrent et chacun danse de joie à son tour, puis les dieux et les déesses font la farandole en signe d’alégresse.

Après, un discours de la propriétaire de l’hotel  Lalit, qui offre ce spectacle tous les ans à la population, avec un repas gratuit à la sortie. On a évité le gratuit, c’était dangereux, on voyait les policiers avec des bâtons   réglementer la circulation autour du buffet et taper sur ceux qui  se marchaient les uns sur les autres pour arriver les premiers au buffet ;  Ensuite, on a été au temple à Shiva, pour faire quelques offrandes pour la famille et les amis (vous en avez de la chance, hein ?).

Au pied du temple, nous avons acheté nos offrandes, des sucreries, une noix de coco et de l’encens. Puis, on a fait un petit rituel autour de la statue de Ganesh , le fils de Shiva et de Parvathi , (planté l’encens et casser la noix de coco) et nous sommes monté au temple , où nous avons jeté nos offrandes sur le lingam géant qui se trouve en son centre (le plus grand qu’on ait jamais vu en inde !) .

Et puis pour une fois qu’on voit un peu de femmes :

Au pied du temple de shiva, les éclopés de la ville, mendiants paralytiques veillards aveugles enfants des rues, chantent et font la manche.  Pour achever  la noce, on a été boire des bières chez l’italien, faut vous  dire qu’en temps de shivaratri, la vente d’alcool est interdite, parce qu’un hindou qui boit devient généralement violent et que personne veut de bazar ici. On a bu à la santé de shiva, qui était rappelons le quand même un sacré noceur, en mangeant des pakoras de toutes sortes (fromage, œuf, légumes…) et des finger chips (le nom indien pour les frites).

 

Khajuraho, vélo et pas photo

Cette nuit nous avons voyagé dans un train avec un wagon special touriste, et dans ce wagon des russes aussi insupportables que les hindous, parlant fort, en rigolant grassement ; nous sommes arrivées avec deux heures de retard, nous avons posé nos sacs à la yogi lodge, qui apparemment n’est plus ce qu’elle était, le yogi qui la tenait étant mort l’année dernière et ayant passé l’affaire à ses fils qui n’ont pas les mêmes engagements spirituels. Enfin, c’est pas cher, et on a réservé pour la semaine. Au petit dej, on rencontre Aurélie,  une française de Toulon, et nous voilà parties pour un raid en vélo et en plein cagnard. Destination, les chutes de Rajah, à une vingtaine de kilomètres de là. Comme ici on n’est en hiver, tout est à sec et quand nous sommes arrivées aux dites chutes, qui se trouvent dans une réserve payante, on a eu l’impression de se faire arnaquer : il n’y avait pas d’eau sur les grandes gorges de roches découpées, magnifiques. On y a croisé des guides du parc vêtus de kaki et équipés de moto  qui nous proposaient une heure de balade avec eux dans la jungle pour voir les animaux (crocodile,antilope, léopard, …et tigre !)  moyennant 300 roupies chacune. « Trop cher pour peut-être voir de loin un  hindou dans la peau d’un crocodile ! » commente Aurélie.  Nous déclinons et …Devons refaire  la route dans l’autre sens. 28 km en fait, en comptant tous les kilomètres dans la réserve. Un peu épuisées par cette aventure, on finit chez le roi du paratha, selon Aurélie toujours, qui est là depuis plusieurs jours . Un peu gras quand même, nos paratha aux patates et au fromage.

 

Mais de quel bois se chauffe donc Shiva?

On a passé la matinée sur le toit de l’hôtel au soleil à rattraper le retard de billets de blog qu’on avait. Et puis, comme à notre habitude maintenant, nous sommes allées  boire un tchai chez nos amis, et Klara, ayant renoncé à faire des photos, s’est dit qu’au moins personne ne l’empêcherait de dessiner et donc s’est installée face au burning ghat pour croquer un peu. Et même suffisamment longtemps pour presque en oublier le rendez vous qu’relle avait avec le professeur Mishra.

Une demi-heure au pas de course pour aller à l’autre bout de la ville par les ghats, et… le professeur n’avait pas troqué ses habits de brahmane, il était en train de donner une satsang. Klara a donc écouté patiemment l’enseignement, dans lequel il expliquait grosso modo que rien n’était différent en soi, tout contenant du tout et que donc la saleté et la pollution étaient aussi le tout , donc sur un plan spirituel c’était pas si grave. Son paradoxe entre la science et la religion se resumant au fait que l etre supreme est au dela des limitations de nos cinq sens , so what can we do?

Apparemment, il travaille plus ou moins de mêche avec le gouvernement indien, et c’est donc quasiment impossible probablement de lui poser des questions qui fâcheraient comme : pourquoi le gouvernement a-t-il arrêté le programme de dépollution du Gange entamé en 1992 ? Ou pourquoi le gouvernement n’a toujours pas installé des usines de retraitement de déchets, qui continuent d’être déversés, en pleine ville , directement dans le Gange ? Ou pourquoi aucun programme d’éducation à l’environnement, mis à part le ramassage des sacs et des bouteilles plastiques, n’est fait dans les écoles ?  Sans parler des dioxines qu on doit trouver aux abords du Manakarnika ghat, compte tenu de la combustion du bois et des corps… Ajoutons la fatigue du grand age, et peut etre un gatisme naissant (pourquoi  avait il fixe rendez vous la veille? peut etre juste pour son enseignement? Hanuman, le dieu singe est un petit malin!).

Klara, un peu dépitée, est repartie le long des ghats faire quelques photos sur  le chemin du retour. Pendant ce temps là, Gaelle avait été  faire une heure d’internet, quelques courses, du savon , de l’eau de rose,  boire un Lassi, pis comme c’était dimanche, beaucoup de magasins étaient fermés. On s’est retrouvé en fin de journée à la petite boutique de tchai. Il y avait aussi le fameux « Owner » (enfin le Big boss du Manikarnika ghat), avec qui Klara avait négocié, accompagnée de Dipoo, l’un de nos petits gars du ghat, le droit de faire 11 mn de photos , moyennant 3000 roupies (une soixantaine d’euros…). Mais au final, Klara avait renoncé, refusant d’alimenter un business macabre sans respect du droit à l’image des familles car sans aucune retombée financière pour eux. Il y avait aussi un flic à la boutique. Klara sort l’appareil et commence à montrer ses portraits à Dipoo, et tout d’un coup le dit -Owner du lieu, un type adipeux au regard torve et à la moustache lubrique, lui fait dire par le tchaiman (le Owner ne parle qu’hindi) qu’il est ok pour l’accompagner gratuitement (« for free ») faire des photos sur le ghat, parce qu’il l’aime bien maintenant. Klara venait de lui expliquer qu’elle ne voulait pas payer parce que de toutes façons elle ne voulait prendre en photo que le feu de Shiva ou des foyers déjà consummés, pas de familles, pas de corps…Il l’accompagne et effectivement elle a  une paix royale pour faire les photos (dommage , elle avait pas son pied…). Il insiste pour qu’elle  prenne un bout d’os résiduel , un bout de thorax (donc probablement d’un homme, vu qu’il paraît que le thorax brûle pas trop bien chez les hommes, alors que chez les femmes, c’est plutôt les hanches qui ont du mal à se consummer, question de musculation due à la vie de chaque genre). Ce qu elle se refuse a faire, ne sachant ce que pense cet os.

Retour à la boutique. Et là le tchaiman commence à traduire ce que le Owner   propose à Klara désormais (et probablement à Gaelle aussi, avec le flic..) : aller boire des bières sur son bateau etc…vous imaginez la suite, pas la peine de faire un dessin.  Mais Gaelle a disparu, et Klara se demande dans quel traquenard elle est tombée, s’enquiert de son amie, mais où est-elle, etc… La chienne qui d’habitude vient toujours saluer Gaelle s’approche de Klara et lui accroche le bras avec sa patte, renforçant un peu plus son trouble. De courte durée heureusement, car Gaelle revient alors, elle était juste  partie voir la puja, ouf ! Donc Klara décline l’invitation, il insiste un peu, nous avons le même âge, il lui parle de ses femmes de ses enfants, et qu’il aimerait bien être son indian husband. Berk, bref, Klara redécline. Il lui dit cette fois qu’elle peut aller une demi –heure pleine faire des photos, elle lui dit que c’est pas pour autant qu’elle ira avec lui après, il n’en est pas question, il lui dit c’est pas grave, tant pis et la fait accompagner par un des jeunes gars qui travaillent sur le ghat…

Mais celui-ci n’est pas le owner, il a l’air mal à l’aise (ici un touriste s’est fait lyncher il y a trois jours pour avoir pris des photos, les flics sont intervenus, etc…) et s’empresse de nous amener avec Gaelle dans l’ abri au-dessus d’un tas de bois,  que squattent nos  petits gars. Klara fait deux-trois photos du haut, et Dipoo lui dit d’arrêter, que le owner est vraiment un sale type, un « dirty mind », qu’il pense qu’au cul et qu’il  risque de lui faire des problèmes.

Ça confirme ce qu’elle pensait, bien qu’elle ait cru un instant qu’il avait une vraie bouffée de générosité désintéressée, ou un brin de comprehension pour son travail…On passe un petit moment avec eux  avant de rentrer dormir. C’est notre dernière nuit à Vanarasi, demain départ pour Khajuraho, par le train de nuit. Une semaine à la campagne, dans un haut lieu de temples tantriques,  ça va nous faire du bien…Et Klara va retravailler les photos du feu, pas le temps ce matin…

Ce feu a ete allume par Shiva lui meme voici plus de 5000 ans, et ne s est jamais eteint. Un gourou rasta s est installe la en 2008. On le devine derriere les tridents. Un jour de mousson, il a trouve dans le temple un bebe elephant, faisant la une des journaux...

Varanasi : on chauffe toujours!

Ce matin, Klara allait interviewer le professeur Mishra. En chemin, elle est passée aux bureaux de la relation clientèle d’Airtel. Un vendeur analphabète du Chowk  nous a refourgué une recharge Airtel qui ne permet de passer que des appels en local (c’est-à-dire à Dehli, puisque nous avons acheté la puce à Dehli). Bref, on s’en fout vu qu’on ne reviendra pas à Dehli …100 roupies pour le rickshaw, qui a du pédaler dur dans la chaleur et loin pour aller à Lanka, un peu en dehors de Vanarasi. Et une bonne demi heure de palabres avec les employés pour qu’on recrédite notre compte en national. Tout ça pour une recharge de …100 roupies. Bon, ça vaut pas tripette d’accord mais c’est pour le principe. Klara a vu le professeur Mishra qui était ce matin dans ses habits de brahmane et lui  a dit avoir plein de choses à faire pour le temple , préférant donc lui consacrer du temps le lendemain après midi. Klara et Gaelle s’étaient donné rendez vous à mi-route, au  Dashashwamedh ghat, là où il y a des grands portraits de Satya Sai Baba.. On a flâné sur la Madanpura Road, où on a vu des embouteillages monstrueux, y compris piéton, impossible de faire un pas, vous n’imaginez même pas. (les photos ne rendent pas) . Klara avait oublié ses lunettes de soleil à l’hôtel et c’est la dernière fois qu’elle les oublie parce que la pollution et la poussière et le soleil attaquent grave les lentilles, elle y voyait plus rien, impression d’être dans le fog. Du coup, arrêt dans un espace vert pour avoir un peu d’oxygène, et Klara retrouve la vue.  Notre objectif de l’après midi : l’ashram de Mata Aanandmai au ghat du même nom. Moment paisible, accompagné d’ un vieil homme édenté (et oui, ça manque de dentiste à Varanasi) et tout tranquille , nous expliquant tout….mais en hindi.

Puis, à la sortie, au temple de Ma, devant les trois statues dorées qui la représentent aux 3 âges importants de sa vie de maître (jeune femme, femme et vieille femme), en plein recueillement méditatif,  séquence prise de tête avec un boatman qui nous demandait 300 Roupies pour nous ramener au Scyndhia Ghat, à  l’hôtel …Ah là là, le  silence est dur à obtenir…retour en partie à pied, en partie en bateau. Gaelle avisée a toujours sa bombe de repellent à moustiques dans son sac (parce que sur le bateau à la tombée du jour, c’est quelque chose !) . Comme tous les  soirs maintenant, on a dîné à l’hôtel et on est ressorti boire un tchai avec nos bad boys. Sur le trajet du retour, nous nous sommes arrêtées devant les crémations, mais à l’entrée du temple à Shiva cette fois. Nous avons rencontré trois touristes espagnols qui ont eu la bonne idée d’aller parler au prêtre du temple qui nous semblait bien blanc pour un hindou. Effectivement,c’est un british, avec les dreads et la barbe longue, plutôt jeune et très sympathique. Il explique que son gourou l’a installé ici voici 12 ans. Il est architecte ou presque, il est en train d’écrire son doctorat à l’université du Kansas. Il est sûrement d’un milieu très aisé car il nous parle d’une propriété familiale qu’il occupe une partie de l’année à Almeiria en Espagne. Nous sommes ensuite  invités avec les touristes espagnols à boire un tchai, chauffé au feu de Shiva, dans le temple, avec le gourou, le prêtre british , et les musiciens qui partent dans une rythmique impressionnante sur les chants votifs habituels à Shiva. Le gourou est un homme moderne, il a des lunettes et un téléphone portable mais son look est plutôt celui d’un homme préhistorique. Il est très maigre, ressemble plutôt à un rasta qu’à un hindou. Nous allons continuer à mener l’enquête. En sortant du temple, il nous a passé trois doigts de cendres de Shiva sur le front. Et nous sommes tous rentrés, un peu en retard mais comme on était groupés, le veilleur de nuit n’a trop rien dit… et avons tous dormi d’un sommeil extraordinaire (Klara sinon était réveillée tous les jours autour de 4h30, 5h du mat, à cause du bordel sonore ambiant).

Les ghats, de l’autre côté


Ce matin, on est remonté vers l’ouest, des ghats qu’on n’avait pas encore visité. On a été tout au bout, jusqu’au pont, le Malviya Bridge, tout en métal, un double pont, avec sur le niveau 1 les trains, et sur le niveau 2 , les voitures. Au Raj Ghat, on a vu les bâteaux chargeant le bois des crémations, et là, pas d’interdit pour faire des photos ….

Ces ghats là nous ont semblé moins fréquentés des touristes, plus sales avec des buffles d’eau de partout et les bouses qui vont avec, des troupeaux de chèvre,et surtout deux gros drains d’ordures de la ville se déversant directement dans le Gange. Nous avons    ensuite trouvé un parc, dans lequel Klara pensait trouver le service des eaux de Vanarasi, induite en erreur par une pancarte, et qui s’est avéré être un parc archéologique, avec une présentation des ruines du Raj Ghat dont certaines remontaient à – 800 avant J.C, et qui montrent l’évolution de l’aménagement urbain le long des ghats.  Gaelle est restée faire une sieste, Klara est partie visiter le temple de Vishnou, là encore un temple très ancien puisque Vishnou lui-même y aurait posé ses fameux pieds, juste à la confluence de la rivière Varuna et du Gange. Comme elle avait toujours dans l’idée de trouver ce fameux service des eaux, elle est rentrée dans ce qui avait l’air d’être une administration gardée des militaires et s’est retrouvée  à la Bhagant School de la Fondation Krishnamurti, dans les bureaux du directeur, qui l’a aidée à trouver la bonne personne pour parler de la pollution du Gange et de la politique d’assainissement de la ville : le brahmane du Sankat Mochan Temple, qui est aussi biologiste et a monté un laboratoire d’analyse des eaux au Tulsidas ghat. Klara est toute contente et part visiter le temple de Vishnou, en pleine puja, se fait réclamer des bakchichs par une vieille femme édentée à l’extérieur du temple, et…finit par se dépêcher de retrouver Gaelle, qui commençait à trouver le temps long . On est rentré, encore une fois par les ghats, en se prenant une averse. Un boatman boîteux en béquilles qui ne pouvait vraiment que ramer de ses petits bras, nous a proposé l’abri dans sa petite cahutte, quelques planches de bois assemblées en un cube pouvant se fermer et se verrouiller à l’avant, entre le truc de bouquiniste parisien (sans les livres évidemment) et la cabane de pêcheur, la fenêtre et la porte en moins …Nous étions un peu gênées de cette générosité spontanée, lui se retrouvant du coup presque sous la pluie. On a été à Assi Ghat, manger une pizza, parce que c’était juste à côté de Tulsi Ghat où Klara voulait voir le Brahmane, mais le labo était fermé. Gaelle est rentrée par les ghats, sous la pluie, au milieu des éclairs et des orages. Elle s’est abritée…sous l’auvent  où étaient stockés les corps en attente d’être brûlés (mais elle ne le savait pas avant d’y être et personne ne  l’a empêché d’y aller, d’ailleurs il y avait aussi d’autres étrangers…). Klara s’est abritée dans un cyber café, à documenter ces histoires de suivi de la pollution du  Gange.  Elle a notamment découvert que le gouvernement indien ne faisait vraiment pas grand-chose pour assainir l’endroit. Le professeur qu’elle doit interviewer dimanche , se bat depuis 1982 pour qu’un système de récupération des déchets et de retraitement des eaux usées soit installé. Sa fondation a notamment établi qu’aux points de déchargement des ordures , les concentrations en coliformes fécaux (des ‘crobes qu’on trouve dans le caca et qui donnent des diarrhées, pouvant aller jusqu’au choléra…) atteignent des chiffres astronomiques, de l’ordre de la cinquantaine de milliards d’unités au ml. Alors que la norme maximale tolérée fixée par l’OMS pour la baignade est de 500 U./ml , et pour la potabilité, de 0 U./ml…Mais ce n’est pas la préoccupation principale des politiques, même si, tous les ans au moment de la mousson, des  épidémies de choléra déciment les populations. Etonnant de voir comment les politiques netouchent pas aux aspects religieux de la culture indienne : le fleuve sacré est toujours réputé capable de résorber toute sa pollution par la seule intervention de Shiva… Comme la veille (on commence à avoir nos petites habitudes), on a dîné à l’hôtel et pis on est ressortie sur le manakarnika ghat. Klara avait eu moyennant bakchich autorisation de faire des photos , sous protection bien évidemment, mais, à la réflexion, ne voulant pas alimenter ce buiseness morbide à la Paris Match, et parce qu’il suffit d’aller sur Wikipedia (quelle bonne idée que cet espace d’échanges où tout est gratuit et libre de droit) pour trouver des photos trash des crémations, elle a décliné. Et du coup, comme tout le monde était prévenu dans le ghat, les gens ont commencé à nous parler pour nous proposer leurs propres buiseness, le vendeur d’eau minérale par exemple a une jolie collection de photos qu’il propose à la vente comme carte postale ou presque. Enfin , berk, ça ne nous viendrait pas à l’idée de vous envoyer ça. Non, par contre, Klara rêve toujours de poser son pied devant le feu de Shiva, le bois, le petit temple en haut, et tout ça de nuit, quand on ne voit plus rien d’autres que les mouvements des ombres et la lumière des flammes…